Note de Loïc Le Loët, artiste photographe, sur son travail avec les anciens combattants marocains à Bordeaux

Note sur le travail photographique avec les anciens combattants marocains à Bordeaux

 

En passant près de la place Jean Moulin (cela ne s'invente pas) à Bordeaux, au volant de ma voiture, j'ai pu observer silencieusement une scène qui m'a paru surréaliste : des personnes âgées alignées les unes à côté des autres en oblique au milieu de la place semblaient attendre quelque chose... ; elles ne ressemblaient pas à des SDF ni à quoi que ce soit de connu de ma part... J'étais bloqué dans ma voiture et ne pouvais me renseigner dans l'instant. L'image de ces personnes apparemment âgées, assez insolite est restée gravée dans ma mémoire.

 

Par la suite j'ai lu un article dans le journal quotidien régional Sud Ouest, j'ai immédiatement fait le rapprochement et su alors ce qu'elles faisaient à ce moment là devant moi... et qui ils étaient :

des anciens combattants marocains.

 

Ils attendaient qu'une association caritative vienne leur servir un repas en plein hiver dans le froid !

Par la suite j'en ai rencontré deux dans la rue... Je leur ai demandé qui ils étaient, quelle était leur situation... et après m'être présenté je leur ai demandé comment je pouvais les rencontrer plus tard et s'ils avaient un point de chute... Le Diaconat (entraide protestante) s'occupait d'eux en tant que primo-arrivants... Le lieu où s'effectuait cette prise en charge était situé sur les quais du port de Bordeaux... ; animateur, assistante sociale, secrétaire... : plusieurs personnes étaient employées à temps plein...

 

J'ai demandé au responsable du Diaconat si je pouvais, avec mon appareil photographique, faire quelques portraits... J'avais envie de témoigner de leur situation, de leur détresse et aussi leur faire comprendre que mon appareil était un ami. Ce qu'ils ont vite compris... Aucun d'entre eux n'a refusé que je le photographie et plusieurs m'ont demandé de faire et refaire des photographies qu'ils envoyaient à leurs familles respectives... J'ai passé plus de huit mois de l'année 1999 avec eux. J'y allais le matin ; parfois il n'y avait pas de primo- arrivants, je restais quand même avec ceux qui habitaient sur place. Souvent ceux-ci m'invitaient à prendre le repas de midi en leur compagnie... Nous discutions de l'actualité, de choses et d'autres, de leurs vies souvent. Je me suis fait à l'idée qu'ils ressemblaient à mes grands parents que je n'ai pas connus.

 

Au début de cette rencontre, je ne savais absolument pas que ce travail deviendrait une exposition, ni où ni comment. Seule leur condition m'intéressait et me donnait la force de continuer cette série de photographies à l'aveugle, mais c'est aussi ma façon de travailler. Peu à peu j'ai pris conscience que quelque chose s'élaborait et qu'intuitivement j'avais choisi la bonne solution en faisant ces portraits de près, avec une mise au point sur la pupille, agrandis au format 30x40 cm ; il n'y a que les yeux qui sont nets. Dans l'exposition de février 2001 à Migrations culturelles Aquitaine Afrique (Mc2a), ils semblaient tous nous regarder quelle que soit notre position par rapport à eux et nous demander ce qu'ils font là. Et pourquoi ? Pour ma part j'ai compris que leur vie, après ce qu'ils ont enduré pendant ces conflits auxquels ils ont participé et qui personnellement ne les regardaient pas, avait été difficile... Difficile aussi chez eux au Maroc.

 

Pour moi ils étaient en quête d'identité et nous demandaient, nous demandent encore aujourd'hui une reconnaissance. Nous avons une dette envers eux, jamais nous ne pourrons leur être assez reconnaissants pour ce qu'ils ont fait. Il ne faut pas oublier que ceux qui viennent réclamer leur dû sont ceux qui sont revenus de toutes ces campagnes. En France, il y a beaucoup de cimetières où des marocains reposent... Le plus simple serait bien sûr qu'ils restent chez eux auprès de leurs êtres chers et qu'ils perçoivent leur dû sans aucune discrimination...

 

C'est dans cet état d'esprit que je me suis engagé à faire ce travail, même si je sais que c'est dérisoire, je ne pouvais pas faire autrement que de les regarder...

 

Note sur les photographies d'anciens combattants marocains à Bordeaux

 

L'ensemble des photos d'anciens combattants marocains à Bordeaux, dont les prises de vue ont été réalisées en 1998 et 1999, se compose de 22 tirages Ilford barytés de dimension 100 X 122 cm montés sur Dibon et encadrés.

 

Pour cette commande de portraits d'anciens combattants, j'ai travaillé à la chambre en noir et blanc et en numérique pour ce qui concerne les photographies prises dans les espaces de vie.

 

J'ai choisi de montrer la personne assise sur son lit, de photographier son bagage et ses chaussures.

 

Le bagage (toujours prêt à partir) fait référence à celui qui voyage mais aussi à son paquetage de militaire.

 

Les chaussures font référence à celui qui se déplace en ville et au delà à celui qui arrive du Maroc et à ses Rangers qu'il ne quittait pas lors des périodes de service militaire effectuées pendant des conflits qui ne les regardaient personnellement pas.

 

Aujourd'hui ces personnes sont dans l'attente. Dans l'attente d'un règlement de leurs pensions mais aussi ils attendent que vienne la mort. Ceci alors qu'en 1999, période de mes premiers portraits, ces personnes étaient encore en quête de reconnaissance et d'identité. J'avais alors assemblé ces portraits par 12 carrés de 12 portraits, séparément ils formaient une petite section de militaires... L'ensemble formait 144 portraits de personnes âgées faisant ainsi référence à une compagnie de soldats.

 

LLL 2010

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